Le Congrès

Ils s’acheminèrent vers un château immense, au frontispice duquel on lisait : « Je n’appartiens à personne et j’appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant que d’y entrer, et vous y serez encore quand vous en sortirez. »

Diderot :

Jacques le Fataliste et son Maître (1769).

 

Je m’appelle Alejandro Ferri. Mon nom a une résonance guerrière, mais ni le métal de la gloire ni la grande ombre du Macédonien – la phrase est de auteur de Marbres, qui m’honora de son amitié – ne correspondent à l’homme modeste et grisonnant qui assemble ces lignes, au dernier étage d’un hôtel de la rue Santiago del Estero, dans un Sud qui n’est déjà nus le Sud. J’ai depuis longtemps mes soixante-dix ans bien sonnés ; je continue à donner des cours d’anglais à quelques élèves. Par indécision, par négligence ou pour d’autres raisons, je ne me suis pas marié, et maintenant je vis seul. Je ne souffre pas de la solitude ; il est déjà suffisamment difficile de se supporter soi-même et ses manies.

Je constate que je vieillis ; un signe qui ne trompe pas est le fait que les nouveautés ne m’intéressent pas plus qu’elles ne me surprennent, peut-être parce que je me rends compte qu’il n’y a rien d’essentiellement nouveau en elles et qu’elles ne sont tout au plus que de timides variantes. Quand j’étais jeune, j’avais de l’attirance pour les crépuscules, pour les faubourgs et le malheur ; aujourd’hui, j’aime les matinées en plein cœur de la ville et la sérénité. Je ne joue plus les Hamlet. Je me suis inscrit au parti conservateur et à un club d’échecs, que je fréquente en spectateur, parfois distrait. Un lecteur curieux pourra exhumer de quelque obscur rayon de la Bibliothèque nationale, rue Mexico, un exemplaire de ma Brève étude du langage analytique de John Wilkins[12] œuvre qui mériterait une nouvelle édition, ne serait-ce que pour corriger ou atténuer les multiples erreurs qu’elle contient. Le nouveau directeur de la Bibliothèque est, me dit-on, un homme de lettres qui s’est consacré à l’étude des langues anciennes, comme si les modernes n’étaient pas suffisamment rudimentaires, et à l’exaltation démagogique d’un imaginaire Buenos Aires de truands. Je n’ai jamais cherché à le connaître. Moi qui habite dans cette ville depuis 1899, le hasard ne m’a mis qu’une seule fois en présence d’un truand, du moins de quelqu’un qui avait la réputation d’en être un. Plus tard, si l’occasion s’en présente, je raconterai cet épisode.

Je vis donc seul, comme je l’ai dit ; il y a quelques : jours, un voisin de palier qui m’avait entendu parler de Fermin Eguren, m’a appris que ce dernier était mort à Punta del Este.

La mort de cet homme, qui ne fut jamais vraiment mon ami, m’a tristement obsédé. Je sais que je suis seul ; je suis sur terre l’unique personne à garder le souvenir de cet événement que fut le Congrès, sans pouvoir l’évoquer avec quiconque. Je suis désormais ultime congressiste. Il est vrai que tous les hommes sont des congressistes, qu’il n’y a pas un être sur la planète qui ne le soit, mais je le suis, moi, d’une façon différente. Je sais que je le suis ; cela me distingue de mes innombrables collègues, actuels et futurs. Il est vrai que le 7 février 1904 nous avons juré sur ce que nous avions de plus sacré – y a-t-il sur terre quelque chose de sacré ou quelque chose qui ne le soit pas ? – ne pas révéler l’histoire du Congrès, mais il n’en est pas moins vrai que le fait que je sois maintenant un parjure est partie intégrante du Congrès. Ce que je dis là est obscur, mais peut éveiller la curiosité de mes éventuels lecteurs.

De toute façon, la tâche que j’entreprends n’est pas facile. Je ne me suis jamais attaqué, pas même sous sa forme épistolaire, au genre narratif et, chose beaucoup plus grave encore, l’histoire que je vais rapporter est impossible à croire. C’est à la plume de José Fernandez Irala, le poète injustement oublié de Marbres, que revenait cette mission, mais il n’en est plus temps aujourd’hui. Je ne falsifierai pas délibérément les faits, mais je crains que ma fainéantise et une certaine maladresse ne m’obligent, plus d’une fois, à commettre des erreurs.

Peu importent les dates précises. Rappelons que je débarquai de Santa Fe, ma province natale, en 1899. Je n’y suis jamais retourné ; je me suis habitué à Buenos Aires, une ville qui ne m’attire pas, comme on s’habitue à son corps ou à une vieille infirmité. Je prévois, sans y attacher grande importance, que je mourrai bientôt ; je dois, par conséquent, refréner ma manie de la digression et presser un peu mon récit.

 

Les années ne modifient pas notre essence, si tant est que nous en ayons une ; l’élan qui devait me conduire un soir au Congrès du Monde fut le même qui m’avait d’abord amené à entrer à la rédaction de Ultima Hora. Pour un pauvre jeune homme de province, devenir journaliste peut être un destin romantique, tout comme un pauvre jeune homme de la capitale peut trouver romantique le destin d’un gaucho ou d’un péon de ferme. Je ne rougis pas d’avoir voulu être journaliste, métier qui aujourd’hui me paraît trivial. Je me souviens d’avoir entendu dire à Fernandez Irala, mon collègue, que ce que le journaliste écrit est voué à l’oubli alors que son désir était de laisser trace dans les mémoires et dans le temps. Il avait déjà ciselé (l’expression était couramment employée) certains des sonnets parfaits qui devaient figurer par la suite, avec quelques légères retouches, dans son recueil Marbres.

 

Je ne puis dire à quel moment précis j’entendis parler pour la première fois du Congrès.

Ce fut peut-être le soir de ce jour où le caissier me régla mon premier salaire mensuel et où, pour fêter cet événement qui prouvait que Buenos Aires m’avait accepté, j’invitai Irala à dîner avec moi. Il déclina mon offre, me disant qu’il devait absolument se rendre au Congrès. Je compris tout de suite qu’il ne faisait pas illusion au prétentieux édifice à coupole qui se trouve au bout d’une avenue habitée par des Espagnols, mais bien à quelque chose de plus secret et de plus important. Les gens parlaient du Congrès, certains en s’en moquant ouvertement, d’autres en baissant la voix, d’autres encore avec appréhension ou curiosité ; tous, je crois bien, ignoraient de quoi il s’agissait. Un certain samedi, Irala m’invita à l’accompagner. Il avait fait, me confia-t-il, toutes les démarches nécessaires.

 

Il devait être neuf ou dix heures du soir. Dans le tramway, Irala me dit que les réunions préliminaires avaient lieu tous les samedis et que don Alejandro Glencoe, peut-être à cause de mon nom, avait déjà donné son accord. Nous entrâmes dans le Salon de Thé du Gaz. Les congressistes, au nombre de quinze ou vingt, étaient assis autour d’une longue table ; je ne sais s’il y avait une estrade ou si ma mémoire ajoute ce détail. D’emblée je reconnus le président, que je n’avais jamais vu auparavant. Don Alejandro était un monsieur déjà fort âgé, à l’air digne, au front dégarni, aux yeux gris et à la barbe poivre et sel, tirant sur le roux. Je l’ai toujours vu vêtu d’une redingote sombre ; Il appuyait habituellement ses mains croisées, sur sa canne. Il était grand et de forte corpulence.

À sa gauche siégeait un homme beaucoup plus jeune, également roux ; la couleur éclatante de sa chevelure faisait penser au feu et celle de la barbe de M. Glencoe aux feuilles d’automne. À sa droite, se tenait un jeune homme au visage allongé et au front singulièrement bas, vêtu comme un dandy. Ils avaient tous demandé du café et quelques-uns de l’absinthe. La première chose qui retint mon attention fut la présence d’une femme, seule parmi tant d’hommes. À l’autre bout de la table, il y avait un enfant de dix ans, en costume marin, qui ne tarda pas à s’endormir. Il y avait également un pasteur protestant, deux juifs sans équivoque aucune et un Noir qui portait un foulard de soie et des vêtements très ajustés, à la manière des mauvais garçons que l’on voit stationner au coin des rues. Devant le Noir et l’enfant étaient posées deux tasses de chocolat. Je ne me rappelle plus les autres personnages, en dehors d’un certain Marcelo del Mazo[13] homme très courtois et fin causeur, que je ne revis plus jamais. Je conserve une photographie floue et imparfaite prise au cours d’une des séances, mais je ne la publierai pas car les vêtements de l’époque, les cheveux longs et les moustaches, confèrent aux membres réunis là un air burlesque et même indigent qui donnerait une idée fausse de cette assemblée. Toutes les associations tendent à créer leur propre langage et leurs propres rites ;

Le Congrès, qui a toujours pour moi tenu du rêve, semblait vouloir que ses participants découvrissent sans précipitation le but qu’il se proposait d’atteindre, et même les noms et prénoms de leurs collègues. Je ne tardai pas à me rendre compte que mon devoir était de ne pas poser de questions et je m’abstins donc d’interroger Fernandez Irala, lequel, de son côté, ne me disait jamais rien. Je ne manquai aucun samedi, mais un ou deux mois passèrent avant que j’eusse compris. À partir de la deuxième réunion, j’eus pour voisin Donald Wren, un ingénieur des Chemins de fer du Sud, qui devait par la suite me donner des leçons d’anglais.

Don Alejandro parlait très peu ; les autres ne s’adressaient pas à lui, mais je sentis qu’ils parlaient pour lui et qu’ils recherchaient son approbation. Il suffisait d’un geste lent de sa main pour que le thème du débat changeât. Je finis par découvrir que l’homme roux qui se trouvait à sa gauche portait le nom curieux de Twirl. Je me souviens de son aspect fragile, qui est l’attribut de certaines personnes très grandes qui se tiennent comme si leur taille leur donnait le vertige et les forçait à se courber. Ses mains, je m’en souviens, jouaient habituellement avec une boussole de cuivre, qu’il posait par moments sur la table. Soldat dans un régiment d’infanterie irlandais, il mourut à la fin de 1914. Celui qui siégeait toujours à droite était le jeune homme au front bas, Fermin Eguren, neveu du président.

Je ne crois pas aux méthodes du réalisme, genre artificiel s’il en est ; je préfère révéler d’un seul coup ce que je compris graduellement.

Mais auparavant je rappellerai au lecteur ma situation d’alors : j’étais un pauvre jeune homme originaire de Casilda, fils de fermiers, qui était arrivé à Buenos Aires et qui se trouvait soudain, ainsi le sentis-je, au cœur même de la capitale et peut-être, sait-on jamais, au cœur du monde. Un demi-siècle a passé et je garde encore le souvenir de ce premier éblouissement qui, certes, ne fut pas le dernier.

 

Voici les faits ; je les rapporterai de la façon la plus brève. Don Alejandro Glencoe, le président, était un propriétaire foncier d’Uruguay, maître d’un domaine à la frontière du Brésil. Son père, originaire d’Aberdeen, s’était fixé sur notre continent au milieu du siècle dernier. Il avait amené avec lui une centaine de livres, les seuls, j’ose l’affirmer, que don Alejandro ait jamais lus. (Si je parle de ces livres hétérogènes, que j’ai eus entre mes mains, c’est que l’un d’entre eux est à l’origine de mon histoire.) Le premier Glencoe, à sa mort, laissa une fille et un fils qui allait devenir notre président. La fille se maria avec un Eguren et fut la mère de Fermin. Don Alejandro caressa un temps l’espoir d’être député, mais les chefs politiques lui fermèrent les portes du Congrès de l’Uruguay. Notre homme s’obstina et décida de fonder un autre Congrès de plus ample portée. Il se souvint d’avoir lu dans une des pages volcaniques de Carlyle le destin de cet Anacharsis Cloots, dévot de la déesse Raison, qui, à la tête de trente-six étrangers, fit un discours en tant que « porte-parole du genre humain » devant une assemblée à Paris. Encouragé par cet exemple, don Alejandro conçut le projet de créer un Congrès du Monde qui représenterait tous les hommes de toutes les nations. Les réunions préliminaires avaient pour centre le Salon de Thé du Gaz ; la séance d’ouverture, que l’on avait prévue dans un délai de quatre ans, aurait son siège dans la propriété de don Alejandro. Celui-ci, qui comme tant d’Uruguayens, n’était pas partisan d’Artigas[14] aimait Buenos Aires, mais il avait décidé que le Congrès se réunirait dans sa patrie. Curieusement, le délai prévu à l’origine allait être respecté avec une précision qui tenait du miracle.

 

Au début, nous touchions nos jetons de présence, qui n’étaient pas négligeables, mais le zèle qui nous enflammait fit que Fernandez Irala, qui était aussi pauvre que moi, renonça à toucher les siens et nous en fîmes tous autant. Cette mesure fut bénéfique car elle permit de séparer le bon grain de l’ivraie ; le nombre des congressistes diminua et il ne resta plus qu’un petit groupe de fidèles. Le seul poste rémunéré fut celui de la secrétaire, Nora Erfjord, qui n’avait pas d’autres moyens d’existence et dont le travail était écrasant. Créer une organisation qui englobât la planète n’était pas une mince entreprise. On se livrait à un échange intense de lettres, et même de télégrammes. Des adhésions arrivaient du Pérou, du Danemark et de l’Hindoustan. Un Bolivien signala que sa patrie manquait de tout accès à la mer et que cette regrettable carence devait faire l’objet d’un des premiers débats.

Twirl, qui était doué d’une brillante intelligence, fit observer que le Congrès posait avant toute chose un problème d’ordre philosophique.

Jeter les bases d’une assemblée qui représentât tous les hommes revenait à vouloir déterminer le nombre exact des archétypes platoniciens, énigme qui, depuis des siècles, laisse perplexes les penseurs du monde entier. Il fit remarquer que, sans aller plus loin, don Alejandro Glencoe pouvait représenter non seulement les propriétaires mais encore les Uruguayens, et pourquoi pas les grands précurseurs, ou les hommes à barbe rousse, et tous ceux qui s’asseyent dans un fauteuil. Nora Erfjord était Norvégienne. Représenterait-elle les secrétaires, les Norvégiennes ou simplement toutes les jolies femmes ? Suffirait-il d’un ingénieur pour représenter tous les ingénieurs, y compris ceux de Nouvelle-Zélande ?

Ce fut alors, je crois, que Fermin intervint.

— Ferri représente ici les gringos, dit-il dans un éclat de rire.

Don Alejandro le regarda d’un air sévère et dit très calmement :

— Monsieur Ferri représente ici les émigrants, grâce au travail desquels ce pays est en train de se redresser.

Fermin Eguren n’a jamais pu me sentir. Il tirait vanité de choses très diverses : du fait d’être Uruguayen, d’être créole, d’attirer toutes les femmes, de s’habiller chez un tailleur hors de prix et, je ne saurai jamais pourquoi, d’être d’origine basque, alors que cette race en marge de l’histoire n’a jamais rien fait d’autre que de traire des vaches.

Un incident des plus futiles consacra notre inimitié. À l’issue d’une séance, Eguren nous proposa d’aller rue Junin.

Ce projet ne me souriait pas, mais j’acceptai pour ne pas m’exposer à ses moqueries. Nous y fûmes avec Fernandez Irala. En quittant la maison, nous croisâmes un malabar. Eguren, qui avait un peu bu, le bouscula. L’autre nous barra le passage et nous dit :

— Celui qui voudra sortir devra passer par ce couteau.

Je revois l’éclat de la lame dans la pénombre du vestibule. Eguren se jeta en arrière, terrifié. Je n’étais pas très rassuré mais le dégoût l’emporta sur la peur. Je portai ma main à ma veste comme pour en sortir une arme en lui disant d’une voix ferme :

— Nous allons régler cette affaire dans la rue.

L’inconnu me répondit d’une voix complètement changée :

— C’est ainsi que j’aime les hommes. Je voulais simplement, mon ami, vous mettre à l’épreuve.

Il riait maintenant, très affable.

— Ami, c’est vous qui le dites, répliquai-je et nous sortîmes.

L’homme au couteau pénétra dans le lupanar. J’appris par la suite qu’il s’appelait Tapia ou Paredes, ou quelque chose dans ce goût-là, et qu’il avait une réputation de bagarreur. Une fois sur le trottoir, Irala, qui avait gardé son sang-froid, me tapa sur l’épaule et déclara, grandiloquent :

— Il y avait un mousquetaire parmi nous trois. Bravo, d’Artagnan !

Fermin Eguren ne me pardonna jamais d’avoir été le témoin de sa couardise.

Je me rends compte que c’est maintenant, et maintenant seulement, que commence mon histoire. Les pages que je viens d’écrire n’auront servi qu’à préciser les conditions requises par le hasard ou le destin pour que se produise l’événement incroyable, le seul peut-être de toute ma vie. Don Alejandro Glencoe était toujours l’âme de l’affaire mais nous avions senti petit à petit, non sans quelque étonnement ni quelque alarme, que le véritable président était Twirl. Ce singulier personnage à la moustache flamboyante adulait Glencoe et même Fermin Eguren, mais d’une façon si exagérée qu’on pouvait penser qu’il plaisantait sans compromettre sa dignité. Glencoe était très fier de son immense fortune ; Twirl devina que, pour lui faire adopter un projet, il suffisait d’assurer que le coût en serait trop onéreux. Au début, le Congrès n’avait été, semble-t-il, qu’une vague appellation ; Twirl proposait continuellement de lui donner plus d’importance, ce que don Alejandro acceptait toujours. On était comme au centre d’un cercle qui se développe, s’agrandissant sans fin, à perte de vue. Twirl déclara, par exemple, que le Congrès ne pouvait se passer d’une bibliothèque rassemblant des ouvrages de consultation ; Nierenstein, qui travaillait dans une librairie, nous procura les atlas de Justus Perthes, ainsi que diverses et volumineuses encyclopédies, depuis l’Histoire naturelle de Pline et le Spéculum de Beau vais jusqu’aux plaisants labyrinthes (je relis ces mots avec la voix de Fernandez Irala) des illustres encyclopédistes français, de la Britannica, de Pierre Larousse, de Brockhaus, de Larsen et de Montaner et Simon.

Je me rappelle avoir caressé avec respect les volumes soyeux d’une certaine encyclopédie chinoise dont les caractères finement dessinés au pinceau me parurent plus mystérieux que les taches de la peau mouchetée d’un léopard. Je ne dirai pas encore la fin qu’ils eurent et que je suis, certes, loin de déplorer.

Don Alejandro s’était pris d’amitié pour Irala et pour moi, peut-être parce que nous étions les seuls qui ne cherchions pas à le flatter. Il nous invita à passer quelques jours dans sa propriété de la Caledonia, où déjà les maçons étaient au travail.

Après une longue remontée du fleuve et une traversée sur une barge, nous abordâmes un beau matin sur l’autre rive. Il nous fallut ensuite loger de nuit dans des pulperias[15] misérables, ouvrir et fermer bien des portes de clôtures dans la Cuchilla Negra. Nous voyagions en calèche ; le paysage me parut plus vaste et plus solitaire que celui qui entourait la ferme où je suis né.

J’ai encore présentes à la mémoire les deux images du domaine : celle que j’avais imaginée et celle que mes yeux contemplèrent enfin. Absurdement, je m’étais figuré, comme en un rêve, un impossible mélange de la plaine de Santa Fe et d’un Palais des eaux et forêts ; la Caledonia était une longue bâtisse en pisé, avec un toit de chaume à deux pentes et une galerie carrelée. Elle me sembla construite pour affronter les pires intempéries et pour défier le temps.

Les murs grossiers avaient près d’un mètre d’épaisseur et les portes étaient étroites. Personne n’avait songé à planter un arbre. Le soleil de l’aube et celui du couchant y dardaient leurs rayons. Les enclos étaient empierrés ; le bétail nombreux, maigre et bien encorné ; les queues tourbillonnantes des chevaux touchaient le sol. Pour la première fois je connus la saveur de la viande d’une bête fraîchement abattue. On apporta des paquets de galettes ; le contremaître me confia, quelques jours après, qu’il n’avait jamais mangé un morceau de pain de sa vie. Irala demanda où étaient les toilettes ; don Alejandro d’un geste large lui désigna le continent. C’était une nuit de lune ; je sortis faire un tour et je surpris mon ami à l’œuvre, sous la surveillance d’un nandou[16].

La chaleur, qui n’avait pas cédé avec la nuit, était insupportable et nous aspirions tous à un peu de fraîcheur. Les chambres, basses de plafond, étaient nombreuses et elles me parurent démeublées ; on nous en attribua une qui donnait au sud, garnie de deux lits de sangle et d’une commode sur laquelle se trouvaient une cuvette et un broc en argent. Le sol était de terre battue.

Le lendemain, je découvris la bibliothèque et les volumes de Carlyle où je cherchai les pages consacrées au porte-parole du genre humain, cet Anacharsis Cloots, à qui je devais de me trouver là ce matin, dans cette solitude. Après le petit déjeuner, identique au dîner, don Alejandro nous conduisit voir les travaux. Nous fîmes une lieue à cheval, en rase campagne. Irala, peu sûr de lui en selle, fît une chute ; le contremaître observa sans un sourire :

— Le citadin met pied à terre avec beaucoup d’adresse.

Nous aperçûmes de loin la construction en cours. Une vingtaine d’hommes avaient élevé une sorte d’amphithéâtre discontinu. Je me souviens d’échafaudages et de gradins qui laissaient entrevoir des espaces de ciel.

J’essayai à plusieurs reprises d’entamer la conversation avec les gauchos, mais ma tentative échoua. Ils savaient d’une certaine manière qu’ils étaient différents. Pour se comprendre entre eux, ils employaient un espagnol laconique et nasillard aux accents brésiliens. Dans leurs veines coulaient sans doute du sang indien et du sang noir. Ils étaient robustes et de petite taille ; à la Caledonia j’avais la sensation jamais éprouvée jusqu’alors d’être un homme grand. Presque tous portaient le chiripá[17] et certains des culottes bouffantes[18]. Ils ne ressemblaient que fort peu ou pas du tout aux personnages larmoyants de Hernandez[19]ou de Rafaël Obligado[20]. Stimulés par l’alcool des samedis, ils devenaient facilement violents. Pas une seule femme parmi eux, et je n’entendis jamais de guitare.

Mais ce qui m’intéressa plus que les hommes de ce pays ce fut le changement quasi total qui s’était opéré chez don Alejandro.

À Buenos Aires c’était un monsieur affable et mesuré ; à la Caledonia, un austère chef de clan, comme ses ancêtres. Le dimanche matin, il lisait l’Écriture Sainte aux péons qui ne comprenaient pas un seul mot. Le contremaître, un jeune homme qui avait hérité la charge de son père, accourut un soir pour nous dire qu’un saisonnier et un péon se disputaient à coups de couteau. Don Alejandro se leva le plus tranquillement du monde. Il arriva sur les lieux, se débarrassa de J’arme qu’il portait habituellement sur lui et la remit au contremaître, qui me parut trembler de peur, puis il s’ouvrit un chemin entre les lames d’acier. Je l’entendis donner immédiatement cet ordre :

— Lâchez vos couteaux, les enfants.

De la même voix tranquille, il ajouta :

— Maintenant on se serre la main et on se tient convenablement. Je ne veux pas d’histoires ici.

Tous deux obéirent. J’appris le lendemain que don Alejandro avait congédié le contremaître.

Je me sentis encerclé par la solitude. J’eus peur de ne jamais revoir Buenos Aires. Je ne sais si Fernandez Irala partagea cette crainte, mais nous parlions beaucoup de l’Argentine et de ce que nous y ferions au retour. Il rêvait avec nostalgie des lions sculptés d’un portail de la rue Jujuy, près de la place de l’Once, ou des lumières d’un certain almacén[21] qu’il situait mal, plutôt que des endroits qu’il fréquentait d’ordinaire. J’ai toujours été bon cavalier ; je pris l’habitude de partir à cheval et de parcourir de longues distances. Je me souviens encore du cheval arabe que je montais le plus souvent et qui doit être mort maintenant. Peut-être m’est-il arrivé un après-midi ou un soir de pénétrer au Brésil, car la frontière n’était rien d’autre qu’une ligne tracée par des bornes.

J’avais appris à ne plus compter les jours quand, à la fin d’une journée comme les autres, don Alejandro nous prévint :

— C’est l’heure d’aller nous coucher. Nous partons demain à la fraîche.

En redescendant le fleuve, je me sentais si heureux que j’en arrivai à penser avec tendresse à la Caledonia.

 

Nous reprîmes nos réunions du samedi. Dès la première séance, Twirl demanda la parole. Il nous dit, dans son habituel langage fleuri, que la bibliothèque du Congrès du Monde ne pouvait s’en tenir à des ouvrages de consultation et que les œuvres classiques de tous les pays et de toutes les langues constituaient un véritable témoignage que nous ne pouvions négliger sans danger. Le rapport fut aussitôt approuvé ; Fernandez Irala et le professeur Cruz, qui enseignait le latin, acceptèrent la mission de dresser la liste des textes nécessaires. Twirl s’était déjà entretenu de ce projet avec Nierenstein.

 

À cette époque-là, il n’y avait pas un seul Argentin pour lequel Paris ne fût l’Utopie. Le plus impatient de nous tous était sans aucun doute Fermin Eguren ; venait ensuite Fernandez Irala, pour des raisons fort différentes. Pour le poète de Marbres, Paris c’était Verlaine et Leconte de Lisie ; pour Eguren, c’était un prolongement amélioré de la rue Junin. Je le soupçonne de s’être mis d’accord avec Twirl. Celui-ci, au cours d’une autre séance, entama une discussion à propos de la langue qu’utiliseraient les congressistes et évoqua la nécessité d’envoyer deux délégués, l’un à Londres et l’autre à Paris, afin de s’y documenter. Pour feindre l’impartialité, il proposa d’abord mon nom puis, après une brève hésitation, celui de son ami Eguren. Don Alejandro, comme toujours, acquiesça.

Je crois avoir déjà dit que Wren, en échange des leçons d’italien que je lui donnais, m’avait initié à l’étude de l’infinie langue anglaise. Il laissa de côté, dans la mesure du possible, la grammaire et les phrases fabriquées à l’intention des débutants et nous entrâmes de plain-pied dans la poésie, dont les formes exigent la concision. Mon premier contact avec la langue qui allait meubler ma vie fut le vaillant Requiem de Stevenson ; puis ce furent les ballades que Percy fit découvrir à l’honorable dix-huitième siècle. Peu avant de partir pour Londres j’eus l’éblouissante révélation de Swinburne, qui m’amena – ô sacrilège – à douter de l’excellence des alexandrins d’Irala.

 

J’arrivai à Londres au début de janvier 1902 ; je me rappelle la caresse de la neige, que je n’avais jamais vue et dont je goûtai le charme. Par bonheur j’avais pu éviter de voyager avec Eguren. Je trouvai à me loger dans une modeste pension derrière le British Muséum, dont je fréquentais la bibliothèque matin et soir en quête d’un langage qui fût digne du Congrès du Monde. Je ne négligeai pas les langues universelles ; j’abordai l’espéranto – que le Lunario sentimental[22] donne pour « équitable, simple et économique » – et le volapük, qui veut exploiter toutes les possibilités linguistiques, en déclinant les verbes et en conjuguant les substantifs. Je pesai les arguments pour ou contre la résurrection du latin, dont nous traînons la nostalgie depuis des siècles. Je m’attardai même dans l’étude du langage analytique de John Wilkins, où le sens de chaque mot se trouve dans les lettres qui le composent. Ce fut sous la haute coupole de la salle de lecture que je rencontrai Béatrice.

Ce récit veut être l’histoire générale du Congrès du Monde et non l’histoire d’Alexandre Ferri, la mienne ; mais la première englobe la seconde, comme elle englobe toutes les autres. Béatrice était grande et svelte, elle avait des traits réguliers et une chevelure rousse qui aurait pu, mais ce ne fut jamais le cas, me rappeler celle de Twirl l’oblique. Elle n’avait pas encore vingt ans. Elle avait quitté l’un des comtés du nord pour faire ses études littéraires à l’université. Elle était, comme moi, d’origine modeste. Être de souche malienne était encore déshonorant à Buenos Aires ; à Londres je découvris que cela avait, aux yeux de bien les gens, un côté romantique. Quelques après-midi suffirent pour que nous soyons amants ; je lui demandai de m’épouser, mais Béatrice Frost, comme Nora Erfjord, était une adepte de la religion prêchée par Ibsen, et elle ne voulait s’attacher à personne. C’est elle qui prononça la première les mots que je n’osais pas dire. Oh ! nuits, oh ! tièdes ténèbres partagées, oh ! l’amour qui répand ses flots dans l’ombre comme un fleuve secret, oh ! ce moment d’ivresse où chacun est l’un et l’autre à la fois, oh ! l’innocence et la candeur de l’extase, oh ! l’union où nous nous perdions pour nous perdre ensuite dans le sommeil, oh ! les premières lueurs du jour et moi la contemplant.

À l’âpre frontière du Brésil j’avais été en proie au mal du pays ; il n’en alla pas de même dans le rouge labyrinthe de Londres qui me donna tant de choses. Malgré tous les prétextes que j’inventais pour retarder mon départ, il me fallait rentrer à la fin de l’année ; nous passâmes Noël ensemble. Je promis à Béatrice que don Alejandro l’inviterait à faire partie du Congrès ; elle me répondit, d’une façon vague, qu’elle aimerait visiter l’hémisphère austral et qu’un de ses cousins, dentiste, était établi en Tasmanie. Elle ne voulut pas voir le bateau ; les adieux, à son avis, étaient de l’emphase, la fête insensée du chagrin, et elle détestait les emphases. Nous nous dîmes adieu dans la bibliothèque où nous nous étions rencontrés l’autre hiver. Je suis un homme qui manque de courage : je ne lui donnai pas mon adresse pour m’éviter l’angoisse d’attendre des lettres.

J’ai remarqué que les voyages sont moins longs au retour qu’à l’aller, mais cette traversée de l’Atlantique, lourde de souvenirs et de soucis, me parut interminable. Rien ne me faisait souffrir comme de penser que parallèlement à ma vie Béatrice allait vivre la sienne, minute par minute et nuit après nuit. Je lui écrivis une lettre de plusieurs pages que je déchirai au départ de Montevideo. Je revins dans mon pays un jeudi ; Irala m’attendait sur le quai. Je réintégrai mon ancien logement rue du Chili ; nous passâmes la journée et celle du lendemain à bavarder et à nous promener. Il me fallait retrouver Buenos Aires. Ce fut pour moi un soulagement d’apprendre que Firmin Eguren était toujours à Paris ; le fait d’être rentré avant lui ferait paraître mon absence moins longue.

Irala était découragé. Fermin dilapidait en Europe des sommes exorbitantes et n’avait tenu aucun compte de l’ordre qui lui avait été donné à plusieurs reprises de rentrer immédiatement. On aurait pu le prévoir. D’autres nouvelles m’inquiétèrent davantage : Twirl, malgré l’opposition d’Irala et de Cruz, avait invoqué Pline le Jeune, selon lequel il n’y a aucun livre si mauvais soit-il qui ne renferme quelque chose de bon, et avait proposé l’achat sans discrimination de collections de La Prensa, de trois mille quatre cents exemplaires de Don Quichotte, en divers formats, de la correspondance de Balmes, de thèses universitaires, de livres de comptes, de bulletins et de programmes de théâtre. Tout est témoignage, avait-il dit. Nierenstein l’avait soutenu ; don Alejandro, « après trois samedis orageux », avait approuvé la motion.

Nora Erfjord avait démissionné de son poste de secrétaire ; elle était remplacée par un nouveau sociétaire, Karlinski, qui était l’homme de Twirl. D’énormes paquets s’accumulaient maintenant, sans catalogue ni fichier, dans les pièces du fond et dans la cave de la vaste maison de don Alejandro. Au début de juillet, Irala avait passé une semaine à la Caledonia ; les maçons avaient interrompu les travaux. Le contremaître, interrogé, avait expliqué que le patron en avait décidé ainsi et que le temps, de toute façon, avait des jours à revendre.

À Londres, j’avais rédigé un rapport qu’il est inutile de mentionner ici ; le vendredi, j’allai saluer don Alejandro pour lui remettre mon texte. Femandez Irala m’accompagnait. Le soir tombait et le vent de la pampa entrait dans la maison. Une charrette tirée par trois chevaux stationnait devant le portail de la rue Alsina. Je revois des hommes ployant sous les fardeaux qu’ils déchargeaient dans la cour du fond ; Twirl, impérieux, leur donnait des ordres. Il y avait là aussi présents, comme s’ils avaient été avertis par un pressentiment, Nora Erfjord, Nierenstein, Cruz, Donald Wren et quelques autres. Nora me serra contre elle et m’embrassa ; cette étreinte m’en rappela d’autres. Le Noir, débonnaire et heureux, me baisa la main.

Dans l’une des pièces était ouverte la trappe carrée donnant accès à la cave ; des marches de briques se perdaient dans l’ombre.

Soudain nous entendîmes des pas. Je sus, avant de le voir, que c’était don Alejandro qui entrait. Il arriva presque comme en courant.

Sa voix était changée ; ce n’était plus celle de l’homme pondéré qui présidait nos séances du samedi ni celle du maître féodal qui mettait fin à un duel au couteau et qui prêchait à ses gauchos la parole de Dieu, mais elle faisait un peu penser à cette dernière.

Sans regarder personne, il ordonna :

— Qu’on sorte tout ce qui est entassé là-dessous. Qu’il ne reste plus un seul livre dans la cave.

Cela nous prit presque une heure. Dans la cour de terre battue nous entassâmes des volumes jusqu’à en faire une pile qui dépassait les plus grands d’entre nous. Nous n’arrêtions pas nos allées et venues ; le seul qui ne bougea pas fut don Alejandro.

Puis vint l’ordre suivant :

— Maintenant, qu’on mette le feu à tout ce tas.

Twirl était livide. Nierenstein parvint à murmurer :

— Le Congrès du Monde ne peut se passer de ces auxiliaires précieux que j’ai sélectionnés avec tant d’amour.

— Le Congrès du Monde ? dit don Alejandro.

— Il eut un rire sarcastique, lui que je n’avais jamais entendu rire.

Il y a un plaisir mystérieux dans le fait de détruire ; les flammes crépitèrent, resplendissantes, et nous nous rassemblâmes près des murs ou dans les chambres. Seules la nuit, les cendres et l’odeur de brûlé restèrent dans la cour. Je me souviens de quelques feuillets isolés qui furent épargnés par le feu et qui gisaient, blancs sur le sol. Nora Erfjord, qui professait envers don Alejandro cet amour qu’éprouvent facilement les jeunes femmes pour les hommes âgés, déclara sans comprendre :

— Don Alejandro sait ce qu’il fait.

Irala, toujours littéraire, ne manqua pas l’occasion de faire une phrase :

— De temps à autre, dit-il, il faut brûler la Bibliothèque d’Alexandrie.

Ce fut alors à don Alejandro de nous faire cette révélation :

— J’ai mis quatre années à comprendre ce que je vous dis ici. La tâche que nous avons entreprise est si vaste qu’elle englobe – je le sais maintenant – le monde entier. Il ne s’agit pas d’un petit groupe de beaux parleurs pérorant sous les hangars d’une propriété perdue. Le Congrès du Monde a commencé avec le premier instant du monde et continuera quand nous ne serons plus que poussière. Il n’y a pas d’endroit où il ne siège. Le Congrès, c’est les livres que nous avons brûlés. Le Congrès, c’est les Calédoniens qui mirent en déroute les légions des Césars. Le Congrès, c’est Job sur son fumier et le Christ sur sa croix. Le Congrès, c’est ce garçon inutile qui dilapide ma fortune avec des prostituées.

Ne pouvant me contenir davantage, je l’interrompis :

— Moi aussi, don Alejandro, je suis coupable. J’avais terminé mon rapport, que je vous apporte ici, et je me suis attardé en Angleterre à vos frais, pour l’amour d’une femme.

Don Alejandro reprit :

— Je m’en doutais, Ferri. Le Congrès, c’est mes taureaux. Le Congrès c’est les taureaux que j’ai vendus et les hectares de terre que je n’ai plus.

Une voix consternée s’éleva : c’était celle de Twirl.

— Vous n’allez pas nous dire que vous avez vendu la Caledonia ?

Don Alejandro répondit lentement :

— Si, je l’ai vendue. Je n’ai plus désormais un pouce de terrain, mais ma ruine ne m’affecte pas, car maintenant je comprends. Il se peut que nous ne nous revoyions plus, car le Congrès n’a pas besoin de nous, mais en cette dernière soirée nous allons tous aller le contempler.

Il était grisé par sa victoire. Sa fermeté d’âme et sa foi nous gagnèrent. Personne à aucun moment ne pensa qu’il pût être fou.

Nous prîmes sur la place une voiture découverte. Je m’installai près du cocher et don Alejandro ordonna :

— Nous allons parcourir la ville, patron. Menez-nous où vous voudrez.

Le Noir, debout sur un marchepied, ne cessait de sourire. Je ne saurai jamais s’il comprit quelque chose à tout cela.

Les mots sont des symboles qui postulent une mémoire partagée. Celle que je cherche ici à enjoliver n’est que mienne ; ceux qui partagèrent mes souvenirs sont morts. Les mystiques invoquent une rose, un baiser, un oiseau qui est tous les oiseaux, un soleil qui est à la fois toutes les étoiles et le soleil, une cruche de vin, un jardin ou l’acte sexuel. Aucune de ces métaphores ne peut m’aider à évoquer cette longue nuit de jubilation qui nous mena, épuisés et heureux, jusqu’aux abords de l’aube. Nous parlâmes à peine tandis que les roues et les sabots résonnaient sur les pavés. Avant l’aube, près d’une eau obscure et humble, qui était peut-être le Maldonado ou peut-être le Riachuelo, la voix forte de Nora Erfjord entonna la ballade de Patrick Spens et don Alejandro en reprenait de temps à autre un vers qu’il chantait faux en sourdine. Les paroles anglaises ne ressuscitèrent pas pour moi l’image de Béatrice. Dans mon dos, j’entendis Twirl murmurer :

— J’ai voulu faire le mal et je fais le bien.

Certains détails subsistent de ce que nous entrevîmes – l’enceinte rougeâtre de la Recoleta, le mur jaune de la prison, deux hommes dansant ensemble à un coin de rues, une cour dallée de blanc et noir, fermée par une grille, les barrières du chemin de fer, ma maison, un marché, la nuit insondable et humide – mais aucune de ces impressions fugitives, qui peut-être furent autres, n’a d’importance. Ce qui importe c’est d’avoir senti que notre plan, dont nous avions souri plus d’une fois, existait réellement et secrètement, et qu’il était l’univers tout entier et nous-mêmes. Sans grand espoir, j’ai cherché ma vie durant à retrouver la saveur de cette nuit-là ; j’ai cru parfois y parvenir à travers la musique, l’amour, la mémoire incertaine, mais elle ne m’a jamais été rendue, si ce n’est un beau matin en rêve. Quand nous jurâmes de ne rien révéler à qui que ce soit, nous étions à l’aube du samedi.

Je ne les revis plus, sauf Irala. Nous ne parlâmes jamais de cette histoire ; le moindre mot de notre part eût été sacrilège. En 1914, don Alejandro Glencoe mourut et fut enterré à Montevideo. Irala était mort 1 année d’avant.

Je croisai Nierenstein un jour rue de Lima mais nous fîmes semblant de ne pas nous voir.

 

Le livre de sable
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